La rue Yvan

La rue Yvan constitue une œuvre particulièrement remarquable dans l’histoire de l’architecture montpelliéraine. Cet ensemble de petites maisons construites à partir de l’année 1900 représente, en effet, la première manifestation locale d’une politique de logements sociaux. Ce mouvement de création des Habitations à Bon Marché s’inscrit dans la politique générale initiée par le Second Empire, puis poursuivie par la Troisième République, visant à assainir les villes en cherchant des solutions aux problèmes engendrés par l’habitat populaire insalubre. Cette volonté gouvernementale trouva rapidement un écho favorable auprès des grandes villes. Ainsi, dès le milieu des années 1880, Marseille, Bordeaux, Lyon, Rouen, Lille, Rennes ou même Nîmes avaient mis en place des systèmes de financement permettant la réalisation de ce type de construction. Ces diverses initiatives locales trouvèrent un nouvel élan en 1894, avec l’adoption de la loi Sigfried qui leur offrait le soutien financier des Caisses d’Épargne.

Toutefois, Montpellier ne voulut pas s’engager immédiatement dans un tel mouvement social. Les municipalités successives se montrèrent plus réticentes, préférant laisser la responsabilité à quelques hommes progressistes, parmi lesquels figurait Edmond Leenhardt. Ce tout jeune architecte, formé au sein des plus importantes agences d’architecture parisiennes, fut certainement séduit par le caractère des H.B.M. parisiennes, qui coïncidaient parfaitement avec son éthique religieuse protestante. De retour à Montpellier, il constata rapidement l’échec local de ce mouvement et, fort de son expérience, voulut montrer la voie. Ainsi, dès 1900, il n’hésita pas à investir ses propres économies et celles, plus importantes, de son épouse dans la création à Montpellier d’une société d’H.B.M..

Le 5 mai 1900, afin de lancer l’opération, Edmond Leenhardt acheta à Pierre Brunel une parcelle de terrain sur l’avenue de Lodève, dans le voisinage de l’ancien octroi et du réservoir. Cette étroite bande de terre, qui aboutissait en contrebas au ruisseau des Vaches, présentait un très fort dénivelé, la rendant difficilement exploitable pour la construction d’immeubles bourgeois. Compte tenu de ces différentes contraintes, le prix d’acquisition fut particulièrement raisonnable. L’architecte pouvait alors envisager un programme de maisons à moindre coût.

Très vite, il élabora les plans de sa cité d’H.B.M. en utilisant au mieux la pente. De part et d’autre d’une rue, il aligna des maisons conçues sur un modèle identique. Seules les deux maisons en façade sur l’avenue de Lodève, les Fauvettes, furent traitées de manière plus ornementée. En 1900, la construction débuta, certainement avec la participation de l’entrepreneur en maçonnerie, Joseph Crouzet. Ces petites maisons furent alors livrées à des locataires qui, grâce au mécanisme financier mis en place, pouvaient à moyen terme devenir propriétaires de leur habitation, moyennant un loyer-crédit. Edmond Leenhardt avait fait la démonstration qu’une société privée pouvait parvenir aux mêmes résultats que les sociétés institutionnalisées et qu’il n’était pas nécessaire de recourir au crédit d’État pour réaliser un habitat populaire de qualité.

Mais afin de donner une nouvelle dimension à son entreprise et d’étendre la construction de logements ouvriers à l’ensemble de la ville, il fonda, le 26 septembre 1904, la Société Anonyme des Constructions Ouvrières “Un foyer par l’épargne”. Nombre de ses amis et parents, convaincus du caractère progressiste et de la viabilité de son action, le rejoignirent. La société avait “pour objet exclusif de procurer l’acquisition d’habitations salubres et à bon marché à des personnes qui ne sont déjà propriétaires d’aucune maison, soit de mettre en location des habitations de cette nature, soit d’améliorer les habitations déjà existantes. Elle pouvait, à cet effet, acquérir, construire, aliéner, prendre et donner en location”. Ses opérations se limitaient à Montpellier et ses alentours. Ainsi, furent achevées la rue Yvan, un programme à Fabrègues, et l’immeuble sur la place Chaptal à Montpellier.

Au-delà de son caractère moderniste et social, ces ensembles architecturaux présentent une valeur architecturale reconnue. Chaque maison comporte deux étages sur cave. Un escalier et un couloir central desservent les pièces d’habitation : au premier niveau, du côté rue, un salon et une salle à manger et, du côté jardin, une cuisine ; au second étage, trois chambres. La composition des façades est régulière. Les portes d’entrée en plein cintre sont axées avec une travée latérale de baies de part et d’autre. Les matériaux utilisés sont caractéristiques du style d’Edmond Leenhardt : alternance de moellons irréguliers de pierres rejointoyées en creux au ciment, linteaux en briques, bandeaux cimentés en couronnement, large débord de toiture mêlant génoise et chevrons. Quelques éléments complémentaires (balcons, bandeaux filants, polychromie) apportent à cet ensemble une certaine diversité. Toutefois, le fait marquant de ce nouveau type d’organisation demeure la juxtaposition systématique du jardin à la maison. Il s’agissait, en 1900, de la première tentative de cité-jardin construite à Montpellier.

Fabrice Bertrand

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

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